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4 mars 2012 7 04 /03 /mars /2012 20:38

(Alternatives Economiques – avril 2011 – numéro 301 – Article de Laurent Jeanneau et Guillaume Duval)

LA FRANCE PEUT-ELLE SORTIR DU NUCLEAIRE ?


ENERGIELa catastrophe de Fukushima a relancé le débat sur l’avenir de la filière nucléaire. La France pourrait elle s’en passer ? 


UNE ENERGIE INCONTOURNABLE ?


En France, l’atome est roi. Avec 58 réacteurs dans 19 centrales, la France dispose du premier parc nucléaire européen et du deuxième mondial, derrière les Etats-Unis (104 réacteurs). En terme de production, l’Hexagone est également sur la deuxième marche du podium, avec 390 térawattheures (TWh) en 2009, contre 799 TWh outre-Atlantique. Mais là où la France fait vraiment exception, c’est par la place écrasante qu’occupe l’atome dans son bouquet électrique: 75% de son électricité est d’origine nucléaire. Une proportion sans commune mesure avec celle des autres pays : 29% au Japon, 20% aux Etats-Unis, 23% en Allemagne….

Le programme nucléaire français a été justifié en particulier au nom de l’indépendance énergétique. Cet objectif a-t-il été atteint ? Il est permis d’en douter parce que le nucléaire consomme de l’uranium, une matière première en provenance de pays souvent instables comme le Niger, où les mines ont de plus un impact écologique très négatif. Les réserves d’uranium ne sont pas non plus infinies. Par ailleurs, l’électricité ne représente que 23% de la consommation d’énergie finale en France. Le pétrole continue donc de se tailler la part du lion dans notre mix énergétique, dans lequel le nucléaire ne compte que pour un peu plus d’un sixième. La France consomme d’ailleurs plus de pétrole par habitant que la moyenne des Européens. Résultat : même si les exportations d’électricité ont rapporté 1,2 milliards en 2010, elles sont très loin de compenser le coût des importations de pétrole et de gaz : la facture énergétique de la France s’élevait à 46 milliards d’euros l’an dernier, soit 2,3 points de PIB.

Autre argument avancé plus récemment en faveur du nucléaire : il permet d’économiser entre 60 et 100 millions de tonnes équivalent CO2 par rapport à des centrales à gaz à cycle combiné. Ce n’est pas négligeable, puisque cela représente 15% à 20% de nos émissions totales de gaz à effet de serre. Mais outre les risques d’accident graves, illustrés une nouvelle fois par Fukushima, le nucléaire nous oblige aussi à stocker pendant quelques milliers d’années des tonnes de déchets radioactifs très toxiques dont on ne sait pour l’instant pas quoi faire….De plus le choix du tout-nucléaire a été jusqu’ici un frein important au développement des énergies renouvelables. Celles-ci ne représentent que 16% de la consommation électrique de la France, contre 62% en Autriche, pays qui n’utilise pas l’énergie nucléaire.

 

QUELS  SCENARIOS ?


Malgré Fukushima, enterrer l’atome n’est pas toujours pas une option officiellement à l’étude en France. Serait-ce toutefois envisageable, tout en respectant l’objectif d’une division par quatre des émissions de CO2 d’ici à 2050 ?

Oui, considère l’association Négawatt, qui regroupe une centaine d’ingénieurs experts des questions énergétiques. Elle avait élaboré en 2006 un scénario respectant cet objectif. Il prévoit une décrue régulière de la production d’électricité d’origine nucléaire avec une production résiduelle de 80 TWh en 2050. En contrepartie, la production d’électricité d’origine renouvelable devrait être développée à très grande échelle pour atteindre 380 TWh en 2050, quasiment le même niveau que le nucléaire aujourd’hui. Mais il faudrait aussi et surtout agir massivement sur la consommation d’électricité. Via la sobriété, à hauteur de 150 TWh, en luttant contre les gaspillages ; et l’efficacité, à hauteur de 280 TWh, grâce à des équipements plus économes en consommation électrique, notamment au niveau des dispositifs de veille très gourmands. Cela permettrait de stabiliser la consommation d’électricité d’ici à 2050 tout en doublant les usages. On serait donc loin d’un retour à la bougie, même si cela implique un changement important de comportement ! Pas question cependant, dans une telle perspective, d’envisager le développement de la voiture électrique….

L’ingénieur et économiste Benjamin Dessus, président de l’ONG Global Chance, a étudié récemment un scénario plus ambitieux encore : une sortie du nucléaire en 20 ans, en fermant les réacteurs au fur et à mesure qu’ils atteignent 33 ans de fonctionnement. A ce rythme, la production nucléaire serait réduite de moitié en 2020, à 180 TWh, avant d’être définitivement stoppée en 2031. « La condition sine qua non, juge t-il, c’est de faire d’importantes économies d’énergie pour passer d’une consommation de 460 TWh aujourd’hui à moins de 260 TWh en 2030. ». Très ambitieux. D’ici à 2020, Benjamin Dessus estime cependant que 100 TWh d’économies seraient possible dans le secteur résidentiel tertiaire, le plus énergivore, grâce à la baisse des consommations inutiles, l’amélioration du rendement des équipements, l’élimination progressive du chauffage électrique et la rénovation thermique de l’habitat (2).

            Dans un tel scénario il faudrait être en mesure de produire environ 150 TWh d’électricité renouvelable d’ici à 2020, un objectif en phase avec les projections du Grenelle de l’environnement, et poursuivre cet effort pour arriver à 270 TWh en 2031. L’un comme l’autre de ces scénarios nécessitent aussi de bouleverser la logique actuelle d’un réseau intelligent adapté à une production d’électricité très décentralisée. Tant le scénario de NégaWatt que celui de Benjamin Dessus prévoient également de maintenir une petite proportion d’électricité d’origine fossile pour faire face aux pointes de consommation et compenser l’intermittence des sources renouvelables.

 

A QUEL PRIX ?


Franchir le pas serait donc techniquement possible, mais à quel prix ? Cela se traduit probablement par une hausse sensible de l’électricité. Les coûts de production du nucléaire sont actuellement estimés officiellement à 21 euros le mégawatheure, contre 70 euros pour l’éolien terrestre, plus de 100 euros pour la biomasse et plus de 300 euros pour le photovoltaïque, par la Commission de régulation de l’énergie. Ce prix n’intègre cependant pas la totalité des coûts du nucléaire. De nombreux coûts restent cachés et incertains, notamment ceux du démantèlement des centrales (estimés à 65 milliards d’euros en 2004 par la cour des comptes) ou de la gestion des déchets radioactifs (le coût du stockage a été réévalué de 15 milliards d’euros en 1996 à 58 milliards en 2003). Deux estimations qui restent encore très aléatoires. Autre incertitude : le coût d’un éventuel accident. La convention de Paris, le régime international de responsabilité nucléaire, plafonne à 700 millions d’euros le montant des dédommagements dûs par les opérateurs. Une garantie dérisoire. Au final, c’est bien l’Etat qui se porte garant, donc le contribuable. De plus, suite à la catastrophe de Fukushima, les exigences de sécurité, et donc les coûts du nucléaire, risquent de s’accroître sensiblement. Tandis que ceux des renouvelables baissent régulièrement. Et baisseront d’autant plus vite à l’avenir que les projets se développeront.

De toute façon, comme l’avait montré un rapport de l’ex-Commissariat du Plan en 2000 (3), les données économiques ne permettent pas vraiment de déterminer l’option la moins coûteuse entre la poursuite du nucléaire ou son abandon. Et quoi qu’il en soit, sortir ou pas du nucléaire n’est pas une question que seuls les économistes sont habilités à trancher. C’est aux citoyens de s’approprier le débat. Ce qui serait une première dans la courte histoire du nucléaire.


1. Disponible sur www.negawatt.org

2. Pour le détail des économies d’énergie réalisables, voir « Du gâchis à l’intelligence. Le bon usage de l’électricité », les Cahiers de Global Chance n.27, janvier 2010 : www.global-chance.org/spip.php?article47

3. « Etude économique prospective de la filière électrique nucléaire » ; juillet 2000.

 

 

 

 

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CAN - Collectif pour des Alternatives au Nucléair - dans En parlant du nucléaire...
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